Poésie sous plastique


Robert Parry






Soudain ce soir, nous avons perdu notre main
Qui nous protégeait des rayons brutaux et des sables
Écrivait au grand jour des faits dispersés
La trace que nous pouvions laisser, notre ténacité
Sera effacée et les voies closes aux esprits sondeurs
La révolte s'est tue et notre dos est las
Qui le remplacera dans sa volonté blanche
Et fera aux oreilles des jours résonner un peu la semonce
Qui nettoiera les écuries des palais
Où stagnent la bêtise et l'envie
La violente décrépitude que génère le pouvoir
Et, sur leurs murs, les laves des fortunes obscènes
Il est parti, nous a laissé
La voix que nous voulions entendre
Au loin, ferme et sifflante
S'est dispersée dans l'avenir
Qui posera encore quelques cailloux
Pour y guider nos désespoirs ?



Hommage à Robert Parry





Janvier 2018













La réponse





Il ne nous restera qu'à peine le temps de donner des noms
Aux réveils hostiles
Indifférents à nos pyramides et nos allées
Nos jeux effacés
Nos dieux pointilleux
Et notre maîtrise
Notre extravagante évanescence
Mugiront bien ensemble
De se voir ainsi
Ecrasés
Dilapidés
Engouffrés
Martelés
Aux courants somptueux d'une si grande aventure
Tout nous sera devenu étranger
Et pourtant, comme nous savions !
Savions à en perdre l'idée
Qu'il valait mieux parfois nous taire
Nous aurons touché la splendeur du total exil
Et elle aura un oeil d'acier
Elle ne nous dira mot
Mais sa force impudente
Sera plus implacable
Que tout ce que nous peinions à entendre
Nous ne serons plus que nous
Et tout à coup s'imposera
La vérité de la réponse
Il n'y en aura plus qu'une au centre des chaos
Mais explosés par l'angoisse de cette fin magnifique
Nous ne l'entendrons pas
La matière, à la scander 
Nous y pétrifiera




La réponse






Texas




Août 2017



Projet d'avenir










Et leurs enfants feront inlassablement tourner leurs spinners
Soudain devenus vitaux
Humidifiant leurs gosiers secs de quelques sucres bleus
Dans un vacarme religieux
Ils laisseront couler le temps
A travers la résistance molle des écrans
Attendant, attendant
Epuisant le mystère jusqu'à lui donner une fonction
Leur à-peu-près aura un nom codifié par les sciences
Ils guetteront avec passion l'évènement
Ils positiveront ardemment
Pressés de mettre en valeur ajoutée leurs nouveaux acquis
Dans les domaines autrefois si délicats
Des rencontres amoureuses
Ils géreront, en maîtres
Ils auront enfin appris à parler
De  tout
D'eux, d'eux, d'eux
Ce sera devenu pareil
Leur parole aura perdu ses accrocs, ses crocs
Mêlée à celle de leur voisin
Ils aimeront tant leur voisin
Qui dans sa compassion presque infinie
Le leur rendra plutôt bien
Ils seront très pareils
Et très ignorants
Dans la douceur de leur standardisation 
Digestible jusque dans les viscères
Ils sauront comment
Parler
Et manger
Et dormir
Et faire, tout faire
Soutenus dans leur effort par la recherche
Ils auront maîtrisé leur indéfini
Dans une gestion presque parfaite
De leur être
Interchangeable
Et un peu flou au-dedans
Sauf la mort peut-être
Ils auront effacé son léger souffle
Sous les déclinaisons chromatiques
De leurs peaux tatouées
L'immortalité des choix
Surtout leur  infaillibilité
Leurs mots un à un mourreront
Ils ne le sauront pas
Balbutiant d'autres mots toujours plus nouveaux
Qui vivront l'instant
Il n'y aura plus que des instants
Sans plus l'infini des grands doutes
Ils auront abandonné
L'idée du claudiquant et de sa force
Ils marcheront mieux
Faisant au même rythme 
Le tour du globe
Sans retour possible
Ce qui changera tout




Projet d'avenir












Août 2017

A voté 6 mai 2017










L'impasse
Tout autour
La sensation d'être assise quand je marche
Parmi les volutes sonores du populo
Et enfermée dans un silence d'outre-tombe
J'ai enterré quelque chose
Peut-être était-ce encore vivant
Quelque chose d'une idée
D'un travail
Quelque chose d'une vision assez calme, au fond
Assez
Repartie à la vie avec quelques lombaires en moins
Celles qui serviront à encaisser
Les dérèglements
Les dérégulations
Les désordres et les démissions
Les désespoirs chroniques
La malignité du mal
La liberté absolue des forts
Au détour d'une rue
Quelqu'un m'appelle
Une petite fille qui crie mon nom
Et je pleure
Pour elle
Avec elle qui ne sait pas qu'elle pleure
Qui plongera dans la brillance des écrans, plus tard
Pour ne pas devoir y penser
La file d'attente n'a jamais été aussi longue à la Foirefouille
Chacun venant chercher un petit morceau des débris de l'empire
Pour décorer son chez soi
Où seule, dans un brouhaha auquel nous nous sommes habitués
Seule au centre des mirages
Trône la vertu intouchable du déni



Élections dans les Îles


A voté

Les Choses














Nous n'entendrons plus que leur hautain silence
Les choses
Sous leur emprise
Nous ne respirerons qu'à pas comptés
Couchés sur nos dos
Sous leur stature placide
Enveloppés bien serrés
Dans la texture bigarrée de nos contradictions
Leur pouvoir en dira pourtant long
Sur le soin obséquieux qu'on leur accorda

Qui nous immobilisa là, justement
Sous elles
Bien sûr certains chercheront à partir
Empêtrés dans leurs accoutrements
Ils souhaiteront revenir à la raison de nos pères
Car nous comprendrons peu
Écrasés mais encore un peu dignes
Presque transparents sous l'importun fourbis
Nous nous excuserons d'être encore vivants
Et offrirons nos passés et nos restes à leur souveraine inappétence
Il est trop tard
Certains diront, il est trop tard
Nous leur mettrons dans la bouche
Les gages de notre espoir borné
Un à un
Les propylènes qui nous endorment
Notre soudaine aliénation n'éveillera aucun soupir
Il est trop tard
Mais nous l'ignorerons avec  candeur

L'inertie pesant seule maintenant sur l'éphémère
Épaissis le cours du temps, l'espace
Nous resterons accroupis sous leur injonction
Contrefaits et surpris par cet interminable présent
Finis nos allers fiers
Finis nos buts et nos actes incessants
Plus l'heure pour nos chevaux sensibles
Rien que la poussière qu'ils laissent en nous quittant
Plus même l'air
Les choses obtuses nous étreignent et nous tendent
Leur empire est luisant
Nous nous sourirons





Les choses







Juillet 2010












 




Le Requiem des Gueux










Tu ne pouvais pas savoir, avant
Avant, quand le temps était encore possible
Les voies ouvertes malgré quelques secousses et les rêves
Tu ne savais pas et c'était important
Que ta route serait longue et nue
Et ta voix de moins en moins audible
Tu ne savais pas comme il faudrait se battre
Pour continuer de croire qu'être soi suffit
Et s'accoupler au flux
Tu n'entendais pas et c'est normal
Peu te parlaient de ta vie
Puis chaque pas est devenu plus lourd
Et chaque inhalation
Plus cinglante aux poumons
De tant d'appels écrasés sous les heures
Tant d'appels effacés par les rues
Tu ne savais pas que ta solitude était ton seul bien
Qu'elle  seule te serrerait la main dans la mort
Que personne ne te saurait, ne te penserait, ne te chercherait
Personne
Tu ne savais pas que les seuls signes de ton passage
Parmi le brouhaha des vivants
Seraient, laissés au vent, pendant des semaines
Les amnésies d'une vie dont tu avais perdu le nom





 Le requiem des Gueux










Décembre 2016







Effondrement














Où mettre le bout des doigts, durci par les touches
Qui envoient les pétitions dans les sphères
 Se presse dans les conduits auditifs pour se taire
Que faire ?
De cette sorte de légère nausée quotidienne
Poussant derrière sans trop se dire
Commun accord et puis encore
Encore
Se balancer aux idées, aux illusions des choix
Pour se sentir au grès des chutes
Étiré, tiraillé, pas chez soi
Pas chez soi
Au monde
Pas chez soi
Fermer les paupières aux vents mauvais
Aux humanités bilieuses, aux sacrilèges ?
Le ventre serré par tant d'inconséquences
Trahison excitée de la simple raison
Se sentir étranger dans sa propre demeure, attendant l'heure
Comme celle d'une sorte de soulagement des fatras
Prédire l'avenir et oublier ?
Être si sûr, si sûr
Que la violence des masses finira par sombrer
Étouffée sous les eaux perdues par sa matrice
Suivant la pente des mondes enfouis
Qui ont cru qu'ils seraient éternels
Puis ont baissé la nuque sous le choc de leurs méfaits
Mais en grand, cette fois
En grand 




Effondrement




Décembre 2016
Hommage au grand Jared Diamond




Voici l'homme !












Dis-moi qui je suis
Retrouve quelque part les édifices en friche
Gratte un peu les peaux des cerveaux qui desquament
Imbue, nimbée
Bonne à mes heures
Attentive aux spasmes mirobolants 
Les leçons jamais sues de l'histoire
Dis-moi, j'écoute notre commune inhumanité
Notre blessure fidèle
L'inconnu qui nous lie au si flou de l'anthropique en nous
Que nous sommes voués à contourner
Dehors dedans de la médiocre rétribution
Des heures entières passées à nous chercher
Dis-moi, je me perds
Creuse derrière les aboiements
Les gouffres bouillonnants de la stupidité
La complaisance à soi de la foule me tue
J'erre, j'erre, à la fois sa sœur et son ennemie jurée
Mes proches me brûlent et l'excitation de leurs vacances
Dis-moi ce qu'il en est
Des petites joies du servile en nous
Qui rampe
Impotent au désir, météorisé par sa propre facilité
Quand du seul effort d'être peut germer l'impensé
La trace que cette espèce croit devoir laisser
Traverse le temps et pointe
Un horizon commun, est-ce trop nous demander ?






Nomination de Steve Bannon




Novembre 2016








La guerre moins quelques jours



 
Nous aurons passé
De cultes criblés par la terreur de nous-mêmes en quêtes bavardes d'immortalité
La pleine existence de notre espèce
À nous dévorer sans savoir : pas un seul savoir sur nos tueries
Pas la moindre connaissance de notre besoin d'effondrement
L'ennemi flotte en nous, la méduse
Immortel et toujours nouveau
Frais à la lèvre comme le goût du sang
Notre besoin essoufflé de pouvoir
Et de la douce copulation qu'entraîne son exercice
Dessus, dessous
Notre paresse fébrile aussi
Son urgence à l'excitation
Nous n'avons, des bords d'une civilisation à l'autre
Rien connu de notre nature
De la force grinçante de la mort en nous
Les identités hurlées vers le vide du ciel
Séparées par les palissades de l'aveuglement aux autres possibles
Vont enfin nous rassembler
Dans le bouquet ultime, radieux de notre absence



La guerre moins quelques jours



Octobre 2016










Privatisons la Lune !







L'air s'est raréfié
Souillée par l'haleine de l'impensable, l' eau croupit
Et tout à coup, c'est fait, la Lune disparaît
La connaître en a arraché la peur et la magie
Suivant l'ordre écrasant de nos appétits
Doit maintenant dégorger sous la trivialité
Le ventre nu de ses matières
Nous sommes restés assis au soir
!
Songeurs, songeurs
Sous ses reflets bleutés
Patiente et calme dans sa part d'infini
Nous pensions qu'elle accompagnerait encore nos humeurs et nos cycles
Les poussées de nos herbes vers sa lueur mutique
Nous pensions qu'elle présiderait à nos marées
Ritualiserait encore nos destins chaotiques
Indifférente. Indifférente
Nous n'avons pas senti l'onde ténue de son ressac
Le choc infime de ce qui basculait
Trop tard, pour toujours jetés hors du sacré
Nous allons la posséder puis nous dissoudre
Techniciens exsangues, aspirés par l'insignifiance de nos fictions
Vidés de l'éternité en nous-mêmes

Privatisons la Lune !







De l'air !



















Comme ce monde me serre, étriqué
Étriqué, grouillant dans chacun de ses millimètres
Je veux aspirer
Fendu sur toutes ses largesses
Saturé par la bouffissure de sa propre présence
Je veux bouger
Je veux me taire
Aller chercher sans fin les méduses de mon ignorance
Et les battre
Tendre mes confusions y dessiner des fresques
Dire, allez !
Allez !
Ouvrons-mes yeux
Et ne les brûlons pas aux écrans de mes carcinomes
Parlons !
Ne prophétisons-pas !
On respire peu
On respire mal
Marchons sans perdre de vue l'inouï, le laisser m'apprendre
Transformons la mangeaille en saveur
Le sable en appel
Comment courir ?
Les poignets coincés dans l'étau des trahisons
La moelle épinière engloutie sous des magmas d'insuffisance
On ne sait plus respirer que par les poumons
Souffle-moi dans l’hypophyse
J'ai soif
 Souffle-nous des airs au plus vulnérable de nos mémoires
Là où se posait le moment, ou pas
Là où il pouvait encore rencontrer l'inutile
J'ai soif
Le temps est lourd, j'écoute
Et comme vibre l'ennui !






Août 2016





De l'air !









Kufr












Qu'ont-ils vu lorsqu'ils ont croisé ses yeux ?
Qu'a-t-il été perdu sur la route qui les menaient ici 
Face à des gorges où ils ont enfoncé leur salut ?
Où avaient-ils abandonné l'humain
L'humain des peurs et des misères
L'humain des enfances et des courses aux vents chauds
Qu'avaient-ils exécuté en eux de la simple nécessité d'être
Et de la commune histoire de l'errance
Ils ont parlé
Qu'ont-ils vu ?
L'humain n'a pas appelé à l'aide
L'humain n'a pas rougi, n'a pas pleuré de honte
Ils ont vu les pupilles de leur doyen, de son fils
De tous ceux un jour sur leur chemin
Et des carotides ont jailli le rouge pâle d'un parchemin sans signe
Se sont-ils vus dans ses yeux ?







Juillet 2016



Kurf